Qu'est-ce que la vérité?

Article de l'Ami Hebdo du 24 avril 2011


La dramatique question de Ponce Pilate

«Qu’est-ce que la vérité ?»

      

Le personnage sceptique et cynique de Ponce Pilate nous est connu par les récits évangéliques de la Passion de Jésus. La question aussi. Elle est toujours d'actualité. « De nos jours aussi, dans le débat politique tout comme dans la discussion à propos de la formation du droit, on éprouve en général une certaine difficulté à son égard ».

 

C'est le constat fait par Benoît XVI (Jésus de Nazareth. Tome II., éditions du Rocher 2010) qui surtitre son discours d'admission à l'Académie des Sciences morales et politiques (1992) avec la question de Ponce Pilate, dans lequel il voit un représentant du relativisme « le concept du bien et à plus forte raison celui de la vérité sont exclus de la politique ».

 

La réponse de Ponce Pilate

 

Parce qu'il croit la question sans réponse, Ponce Pilate laisse crucifier un innocent. En effet, comme l'écrit le philosophe André Comte-Sponville, « s'il n'y a pas de vérité, ou si l'on ne peut pas du tout la connaître, quelle différence entre un coupable et un innocent, entre un procès et une mascarade, entre un juste et un escroc ?... quelle justice sans la vérité ? » (Le Monde des religions – Janvier-février 2009)

Il est symptomatique que Ponce Pilate n'attende pas de réponse à sa question. L'Évangile selon Jean rapporte que « sur ce mot, il alla de nouveau trouver les Juifs dehors ».

Pour mener le procès, le gouverneur fait l'aller-retour entre les accusateurs, les maîtres du Temple, qui sont en dehors du prétoire et l'accusé Jésus qui est à l'intérieur. La question de Ponce Pilate est en réalité une négation de la vérité.

 

 « Confronté au témoignage de la vérité, porté par le Témoin de la vérité, le représentant du politique est sommé d'énoncer sa vérité à lui, à la lumière de celle-là ». Il adopte une tactique « d'évitement de la vérité » (ein Ausweichen vor der Wahrheit). C'est le jugement que porte l'exégète Heinrich Schlier, auquel se réfère le Cardinal Ratzinger dans son article. Peu importe la tonalité du questionnement de Ponce Pilate, « curieuse, intéressée, arrogante, ironique », son fond seul est déterminant : c'est une fuite devant la vérité, « il ne connaît, ni ne reconnaît une vérité ». Il laisse donc perpétrer « un assassinat judiciaire » (H. Schlier).

Parce qu'il « dénature son pouvoir et le pouvoir de l'Etat » en ne le dérivant pas « d'un ordre supérieur défini par la vérité », (Cardinal Joseph Ratzinger), il condamne Jésus, pour s'éviter personnellement des ennuis et pour ne pas causer des troubles et des désordres pen­dant les fêtes de la Pâque.

 

Préfet de Judée (son titre offi­ciel) de 26 à 36, Ponce Pilate s'est rendu impopulaire par des provocations inopportunes à l'encontre des Juifs. L'historien Flavius Josèphe (La guerre des Juifs) en rapporte deux. Il a introduit, de nuit, à Jérusalem, les images de César, autrement dit, les effigies de l'empereur romain, accrochées sous forme de médaillons aux hampes des enseignes militaires. Scandalisés par cette infraction à l'interdit religieux « de placer dans la ville quelque image que ce soit », les Juifs se sont rendus en foule à Césarée et ont manifesté durant cinq jours et cinq nuits autour du palais de Ponce Pilate qui a finalement cédé et retiré les enseignes.

Une autre provocation a consisté à prélever sur le trésor sacré du Temple les fonds nécessaires à la construction d'un aqueduc. A cette occasion, les manifestations sont réprimées par la force, « beaucoup de Juifs périrent...le peuple fut réduit au silence » (Flavius Josèphe). L'Evangile selon Luc (13,1) se fait l'écho d'un autre massacre perpétré par Ponce Pilate : des Galiléens, tués alors qu'ils célèbrent un sacrifice.

 

Le relativisme démocratique

 

Au nom de la vérité qui est accessible, au moins partiellement, à la raison humaine ou qui est révélée aux hommes par Dieu, l'exégète Heinrich Schlier et le théologien Joseph Ratzinger critiquent l'attitude de Ponce Pilate. Le professeur de droit autrichien Hans Kel­sen, considéré comme le grand juriste du XXème siècle, approuve sa posture qu'il considère devoir être celle de l'Etat : la vérité n'est pas de son ressort. Selon Hans Kel­sen, Ponce Pilate a raison de s'en remettre au peuple et de faire décider par la majorité du sort de Jésus. Par trois fois, le peuple décide la crucifixion : en préférant Barabbas à Jésus (Jn 18, 39-40), en réponse à l'Ecce Homo de Pilate, (Jn 19, 5-6), en réponse à la seconde présentation de Jésus au peuple « Voici votre roi » (Jn 19,14-16).

Hans Kel­sen pratique un « relativisme strict : pour lui, la relation de la démocratie et de la religion ne peut être que négative. C'est en particulier le cas du chris­tianisme qui professe des véri­tés et des valeurs absolues et qui se trouve ainsi en opposi­tion frontale avec le nécessaire scepticisme du relativisme démocratique ». (Cardinal Joseph Ratzinger).

 

En effet, il y a une tension quasi-névralgique entre le reli­gieux et le politique. Le pre­mier soutient que le vrai et le faux, le bien et le mal, le juste et l'injuste, s'imposent à toute intelligence et à toute conscience saines, éclairées par la Révélation et fonde ainsi des normes morales valables pour tous les hommes. Cette position a été fermement défendue par Jean-Paul II notamment dans deux encycliques, données dans la dernière décennie du XXème siècle : Veritatis splen­dor (1993) et Fides et ratio (1998). Dans la première, Jean Paul II met l'humanité en garde contre un affaiblisse­ment de la raison et contre une ambiance culturelle jugée délétère : « en s'abandonnant au relativisme et au scepti­cisme (cf. Jn18,38), l'homme recherche une liberté illusoire en dehors de la vérité elle-même » (Veritatis splendor, n° 1), alors que « la splendeur de la vérité se reflète dans toutes les oeuvres du Créateur et d'une manière particulière dans l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu ». Dès les premières lignes de l'encyclique, il y a une référence explicite (Jn 18,38) à la question de Ponce Pilate. Quant à l'Encyclique Fides et ratio, elle traduit dans un paragraphe central la préoccupation de Jean Paul II, quant à l'affaiblissement de la raison : « Le rapport actuel entre foi et raison demande un effort attentif, parce que la raison et la foi se sont toutes deux appauvries et se sont affaiblies l'une par rapport à l'autre.., Il est illusoire de pen­ser que la foi, face à une rai­son faible, puisse avoir une plus grande force ». (Ency­clique Fides et ratio, n° 48).

 

Dans l'Encyclique Centesimus annus (1991), Jean-Paul II rejette l'opinion courante que le système démocratique que « l'Eglise apprécie » ne soit compatible qu'avec le relati­visme sceptique : « On entend affirmer aujourd'hui que l'ag­nosticisme et le relativisme sceptique représentent la phi­losophie et l'attitude fonda­mentale accordées aux formes démocratiques de la vie poli­tique, et que ceux qui sont convaincus de connaître la vérité et qui lui donnent une ferme adhésion ne sont pas dignes de confiance, parce qu'ils n'acceptent pas que la vérité soit déterminée par la majorité ou qu'elle diffère selon les divers équilibres politiques » (Encyclique Cen­tesimus annus, n° 46).

 

Dans le tome II de son livre « Jésus de Nazareth », Benoît XVI rappelle que la question « Qu'est-ce que la vérité ? » est « une question grave, dans laquelle, de fait, est en jeu le destin de l'humanité... (Elle) n'a pas seulement été mise de côté uniquement par Pilate. De nos jours aussi dans le débat politique tout comme dans la formation du droit, on éprouve en général une cer­taine difficulté à son égard... (Or) sans la vérité, l'homme ne peut saisir le sens de la vie, il laisse alors le champ libre au plus fort » Qu'est-ce que la vérité ? « C'est une question que se pose aussi la doctrine moderne de l'Etat : est-ce que la politique peut prendre la vérité comme catégorie pour sa structure ? Ou bien faut-il laisser la vérité comme dimen­sion inaccessible à la subjecti­vité et s'efforcer au contraire de réussir à établir la paix et la justice avec les instruments disponibles dans le domaine du pouvoir ? » (Benoît XVI)

 

La vérité procédurale

 

Du point de vue de la religion, la vérité a un fondement objectif et transcendant, du point de vue de la démocratie libérale, la vérité est la résul­tante du consensus social.

 

C'est la position défendue par le philosophe allemand Jürgen Habermas avec qui a débattu le Cardinal Joseph Ratzinger, le 19 janvier 2004, à Munich, devant les membres de l'Aca­démie catholique de Bavière. Les exposés du philosophe et du théologien ont été publiés sous le titre « Dialectique de la sécularisation ; de la raison et de la religion (Herder 2005). Jürgen Habermas dit de lui-même qu'il « opère sans cou­verture métaphysique et donc sans transcendance. Selon lui, il n'y a pas de fon­dement absolu et ultime (Letztbegründung), ni pour la recherche de la vérité, ni pour la connaissance du bien moral. Sujets parlants et agis­sants, les hommes ne peuvent qu'émettre des prétentions à la vérité, à la justesse norma­tive et à l'authenticité et ils ne peuvent qu'espérer obtenir un accord, un consensus de leurs interlocuteurs sur leurs pré­tentions. Cette compréhen­sion réciproque (Verständi­gung) suppose qu'il y ait com­munication, c'est-à-dire, dis­cussion et argumentation, donc dialogue et finalement acceptation partagée des faits et arguments avancés. Vérité et validité reposent sur une reconnaissance intersubjective justifiée et, donc, sur le consensus de participants rai­sonnables à la discussion.

 

Pour Jürgen Habermas, auteur de la théorie de l'agir commu­nicationnel (Theorie des kom­munikativen Handelns), la communication est le vecteur de la raison, elle porte sur la rationalité, c'est-à-dire, sur la raison inhérente au langage, à la connaissance et à l'action : locuteurs et auditeurs dialo­guent et argumentent sur leurs prétentions respectives à la validité (Geltungsans­prüche).

 

Ces prétentions à la validité sont de trois ordres. Il y a les prétentions à la vérité (Wahrheit), à l'adéquation du discours à la réalité objective. Il y a les prétentions à la jus­tesse normative (Richtigheit), elles concernent la réalité sociale et la validité des normes morales, Il y a les pré­tentions à l'expressivité sub­jective (Wahrhaftigkeit), elles traduisent le vécu subjectif du locuteur, son authenticité.

Au professeur Jürgen Haber­mas, le philosophe, qui admet la faillibilité de la raison, le Cardinal Joseph Ratzinger, le théologien, concède que la religion a besoin de « la divine lumière de la raison, en quelque sorte comme un organe de contrôle. Mais il ne voit qu'un remède à « l'hy­bris de la raison : qu'elle reste à « l'écoute des grandes traditions religieuses de l'hu­manité ».

Aux lecteurs de son livre « Jésus de Nazareth, Benoît XVI dit que « Rendre témoignage à la vérité signifie met­tre au premier plan Dieu et sa volonté face aux intérêts du monde et à ses puissances.

Ainsi, « en partant de Dieu, de la Raison créatrice...et de sa vérité, l'homme trouve son « critère d'orientation dans le monde ».

 

Antoine Moster 24 avril 2011