Eglise, Corps du Christ, qu'est-ce que cela veut dire concrètement aujourd'hui?

L'Eglise, Corps du Christ

A Taizé, le frère dominicain Timothy Radcliffe  s'est adressé aux délégués diocésains venus préparer les JMJ 2011 de Madrid.
En exclusivité pour Le Jour du Seigneur , il résume son enseignement pour éclairer leur mission de prêcheur de l'Evangile : comment l'Eglise est Corps du Christ, comment chacun d'entre nous peut rendre présent aux jeunes le visage du Christ, ses oreilles, sa bouche et ses mains ?

 


Enracinés et fondés en Christ, affermis dans la foi (Col 2,7)
Texte de l’intervention de Timothy RADCLIFFE
Rencontre nationale JMJ à Taizé – 30.08.2010


Merci beaucoup de m’avoir invité à partager avec vous quelques réflexions sur la mission
envers les jeunes de France, aujourd’hui. N’étant moi-même ni Français ni jeune, je ne suis
pas certain d’être pertinent. Mais je garde à l’esprit l’un de mes frères qui donnait un jour
une conférence à Chicago. Lorsqu’il s’est rassis, les applaudissements n’étaient guère
enthousiastes. Son voisin, à qui il confiait : « J‘espère que ce n’était pas trop mauvais !», lui a
répondu : « Je ne vous en veux pas ! J’en veux simplement à celui qui vous a invité à venir
vous exprimer ! » Faites donc vos réclamations aux organisateurs !
Certains parmi vous qui seront pleins d’enthousiasme à l’idée de prêcher l’Évangile. Ils sont
impatients de partager la bonne nouvelle de Jésus. D’autres sont peut-être un peu
incertains. Que dire ? En quoi est-ce que je crois ? J’en sais si peu !? Laissez-moi vous dire
deux choses. Premièrement, les meilleurs prédicateurs sont souvent hésitants et peu
assurés. Le prophète Jérémie était réticent à être envoyé. Il a dit à Dieu : « Je ne sais pas
parler ; je ne suis qu’un enfant » (Jr 1,6). Lorsque, après la Pentecôte, les apôtres ont été
envoyés annoncer la Bonne Nouvelle au monde entier, ils ont commencé par rester chez
eux. Ils ne voulaient pas quitter leur nid. Il a fallu la persécution pour les faire bouger. Par
conséquent, si vous éprouvez des réticences, ne vous inquiétez pas : les apôtres étaient
comme vous !
Deuxièmement, pour prêcher l’Évangile, il est plus question de qui vous êtes que de ce que
vous faites ; de qui vous êtes dans le Christ. Vous êtes « enracinés et fondés en Christ,
affermis dans la foi ». Vous êtes vivants dans le Christ. Vous êtes son Corps. Sainte Thérèse
d’Avila disait :
« Le Christ n’a pas d’autre corps sur terre que le vôtre, ni d’autres mains que les vôtres, ni
d’autres pieds que les vôtres. C’est par vos yeux que s’exprime la compassion du Christ pour
le monde ; par vos pieds qu’il s’en va faire le bien ; par vos mains qu’il va bénir aujourd’hui
l’humanité.»
Examinons la manière dont vous êtes envoyés pour rendre présents aujourd’hui aux jeunes
de France le visage du Christ, ses oreilles, sa bouche et ses mains.
 


Le visage


Commençons par le visage. Quand vous aimez quelqu’un, ce qui compte le plus, c’est qu’il
(ou elle) vous sourie. Je me souviens que lorsque j’étais encore un adolescent timide, je
tournais désespérément autour d’une fille dont j’étais entiché, dans le seul espoir qu’elle
remarque mon existence et m’accorde un sourire. Si elle regardait dans ma direction sans
me voir, j’avais le sentiment de ne pas exister. Et si elle rendait son visage impassible et figé,
j’étais terrassé. Elle est tombée amoureuse d’un soldat et je suis devenu dominicain !
Il en était ainsi d’Israël avec Dieu. Israël désirait simplement que Dieu leur sourie : « Fais
briller sur nous ton visage et nous serons sauvés » (Ps 80,3). Nous voyons parfois le salut,
comme le fait de se voir épargner d’une punition, de se voir remettre nos péchés. Mais dans
l’Ancien Testament, cette réalité est beaucoup plus humaine : c’est Dieu qui nous regarde
avec amour. Le vestige biblique le plus ancien que nous ayons est un morceau de cuir
portant les mots suivants : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse
briller sur toi son regard et t’accorde sa grâce ! Que le Seigneur porte sur toi son regard et te
donne la paix » (Nombres 6,24-26). Si quelqu’un nous regarde avec amour, nous pouvons
nous reposer dans ce sourire.


Le visage de Dieu a pris chair en celui de Jésus. Il remarquait tous ceux qui avaient besoin de
ce sourire. Il a vu le petit Zachée sur son arbre et lui a souri ; il a vu Lévi, le collecteur
d’impôts, à se bureau, et l’a appelé. Des millions de gens se sentent invisibles et ont
simplement besoin qu’on les voie. Simone Weil disait : « L’amour voit l’invisible ».
Sourire à quelqu’un, c’est montrer leur valeur à tous les autres. Raimund Gaiti est un
philosophe australien. À dix-sept ans, il travaillait comme aide-soignant dans un hôpital
psychiatrique. Les malades ne manifestaient plus aucun signe d’intelligence ni de dignité
humaine. Beaucoup de médecins et d’infirmières étaient des professionnels, d’honnêtes
gens qui parlaient de la dignité inaliénable des malades. Un jour, une religieuse est venue
leur rendre visite. R. Gaiti a été bouleversé de la façon dont elle s’adressait aux malades. Son
sourire et ses paroles étaient extraordinaires « par leur aptitude à révéler toute l’humanité
de ceux dont les souffrances avaient rendu l’humanité invisible. Le mot ‘amour’ désigne
cette façon d’être. » R. Gaiti constate que les gardiens de prisons voient les prisonniers
différemment après les avoir vus en compagnie de gens qui les aiment.
L’amour espère que ce sourire sera rendu. C’est là à la fois la beauté et le risque de la
mission. Y aura-t-il, d’une manière ou d’une autre, un sourire en retour ? À Oxford où
j’habite, il y a beaucoup de mendiant ; ils s’efforcent d’attirer notre regard. Echangeons-nous
ce regard ? Un jour, on m’a emmené à l’extérieur de Kingston, en Jamaïque, pour voir un
vaste tas d’ordures qui abritait les gens les plus démunis. J’ai remarqué une espèce de
cabane grossière, presque une grande boîte en carton. Une fois à proximité, une maman et
son petit garçon en sont sortis. Ils m’ont invité à l’intérieur, et m’ont offert un coca qu’ils
avaient dû trouver dans la décharge. Le petit garçon a proposé que nous échangions nos teeshirts.
J’étais profondément ému. J’ai conservé ce tee-shirt pendant des années. Il a dû
rétrécir et je ne parviens plus à l’enfiler. Ce n’est pas seulement moi qui les ai vus mais eux
qui m’ont vu ; j’existais à leurs yeux, j’ai été invité chez eux. Même si ce fut très bref , ils
m’ont invité à être leur frère.
 
Voilà donc notre première mission : proposer le regard d’amour de Dieu. Dieu se réjouit
dans les personnes, il trouve joie en elles ; c’est d’ailleurs ce pour quoi elles existent. Il nous
faut apprendre à être ce visage de Dieu qui se réjouit des gens, surtout de ceux qui se
croient méprisés ou invisibles. Voyons maintenant comment écouter avec les oreilles de
Jésus. Nous devons être ses oreilles aujourd’hui.

 
Les oreilles


On pense souvent aux prédicateurs comme à des gens qui parlent. Ils se tiennent debout
dans leur chaire et expliquent aux gens ce qu’il faut croire. Mais il est vain de prêcher
l’évangile avant d’écouter. Lorsque des gens viennent à Jésus, il les laisse généralement
parler les premiers. Il ne veut pas que les gaver de l’évangile, mais il veut découvrir leur
attente. Quand l’aveugle Bartimée vient à lui, Jésus lui demande : « Que veux-tu que je fasse
pour toi ? ». On pourrait croire que ça allait de soi. Cet homme ne voit pas. Vite, un miracle !
Hop, allons-y ! Mais non ! Jésus veut que cet homme lui dise lui-même ce qu’il désire. Jésus
écoute ; Il répond à nos désirs.
Nous ne sommes pas des vendeurs qui proposerions Dieu comme la réponse à tout. Partons
de là où en sont les gens et de ce qu’ils veulent. Ce peut être simplement un peu de
compagnie, ou quelqu’un qui fasse leurs courses lorsqu’ils sont malades ou quelqu’un qui
leur tienne la main. Mais si nous répondons à leur attente, il se peut qu’ils découvrent
progressivement leurs désirs les plus profonds, qui sont tournés vers Dieu. Laissons-leur le
temps.
L’écoute des gens est l’un des plus grands arts du monde. Il se peut que nous ayons peur de
les écouter parce que ce qu’ils disent nous dérange. Ou encore parce que nous n’avons
aucune réponse à leurs questions. Quand j’étais encore un jeune aumônier inexpérimenté,
une jeune et belle étudiante est venue évoquer avec moi des choses très personnelles. La
majeure partie de ses propos concernait sa vie sexuelle, plutôt débridée. J’étais encore un
jeune frère innocent, et mon imagination allait bon train. Mais je craignais tellement ce que
je pourrais bien dire lorsqu’elle aurait fini de parler que j’ai quasiment cessé de l’écouter. Et
du coup, lorsqu’elle s’est arrêtée, je n’avais en effet rien à dire ! Si nous écoutons vraiment,
avec toute notre imagination, toute notre ouverture d’esprit et de coeur, Dieu nous donnera
quelque chose à dire.
Pardonnez-moi si je frime encore avec mes relations. Je n’y résiste pas ! Afin d’accueillir le
pape Jean-Paul II dans l’une de nos universités, j’avais appris par coeur un peu de polonais.
Lorsque j’ai eu fini de parler, il a complété ma phrase. Je lui ai dit alors en italien : « J’espère
que mon polonais est meilleur que mon italien ». Et il m’a répondu, rapide comme l’éclair:
« Si le coeur est ouvert, l’esprit comprend. » Il nous faut donc écouter avec le coeur ouvert :
ouvert à ce que vit la personne, à ses convictions, ses questions.
 
Si nous sommes imbus de nous-mêmes, nous n’entendrons pas ce que dit l’autre. Un jour, le
dramaturge anglais, Noël Coward, rencontrait un ami qu’il n’avait plus vu depuis des années
et il lui a dit : « Nous n’avons pas le temps de parler de nous deux ; alors, parlons de moi. »
L’écoute est une discipline spirituelle. Dominique Pire était un dominicain belge qui avait
reçu le Prix Nobel après la Seconde Guerre Mondiale pour avoir travaillé en faveur de la paix.
Il avait l’habitude de dire : « Il faut être prêt à se remplir de l’autre ». Saint-Exupéry, le pilote
français qui a écrit Le Petit prince, disait : « Si je suis différent de toi… je t’augmente. » Cela
peut nous faire peur. Est-ce que j’ose écouter celui qui pense différemment de moi ?
Est-ce que j’ose écouter celui qui a une compréhension de la foi très différente de la mienne
? L’Église est très divisée entre traditionalistes et progressistes. Il arrive souvent qu’ils ne
s’écoutent pas. Osons-nous écouter, comme Jésus qui ne craignait jamais d’écouter
quiconque ?
Jusqu’ici, nous avons souri et écouté ; et à présent nous sommes peut-être prêts à parler.
Nous sommes la bouche de Dieu.


La bouche


C’est là que bon nombre d’entre nous éprouvent de l’inquiétude. Qu’est-ce que je vais bien
pouvoir dire ? Quand j’étais novice, j’étais surpris que mes compagnons soient impatients de
commencer à prêcher. Pour ma part, je redoutais ce moment. J’avais l’impression de ne rien
savoir ; je me voyais déjà paralysé par le stress. J‘avais tant de questions et de doutes ! Vous
vous dites peut-être que c’était idiot de ma part que d’entrer dans l’Ordre des Prêcheurs !
Comme on dit en anglais : cela fait penser à une dinde qui voudrait se déclarer en faveur de
Noël ! Puisque je ne suis sans doute pas le seul à avoir de telles craintes, examinons-les une
par une.
Jésus est le Verbe de Dieu. La Parole de Dieu ne porte pas d’abord sur des faits à
communiquer. Dieu dit une Parole et les choses adviennent. Dieu dit : « Que la lumière
soit », et la lumière fut. « Que Frère Aloïs soit », « Qu’il y ait des escargots pour que les
Français puissent en manger », et que j’en mange aussi. Jésus, qui est le Verbe de Dieu, dit
aux gens des paroles qui les guérissent, les accueillent, les mettent debout et qui parfois leur
posent question.
A chaque instant, nous bavardons, plaisantons, envoyons des SMS ; nous bloguons, nous
partageons des nouvelles, nous nous plaignons de cet orateur ennuyeux, nous papotons… La
parole est l’activité humaine la plus importante. Et l‘enjeu moral le plus important est celuici
: nos paroles sont-elles des paroles de vie qui valorisent les gens, les édifient et les
nourrissent ? Ou ne sont-elles que des mots méchants, qui accusent et dénigrent les
personnes ? Proposons-nous la parole de Dieu qui crée ? Ou bien celle de Satan, qui détruit
et détourne ? Salissons-nous les gens ?
 
C’est l’histoire d’un rabbin, exaspéré par une femme de la synagogue qui ne cessait pas de
cancaner sur tout le monde et répandait de vilaines histoires. Un jour, il l’emmena au
sommet d’une grande tour et lui demanda de vider le contenu d’un oreiller : les plumes
s’éparpillaient sur toute la ville. Il a dit à la femme : « À présent, vas ramasser toutes les
plumes ». Elle répondit : « Rabbi, c’est impossible ; il y en a partout ». Et lui-même a répondu
à son tour : « Il en est de même de tes mauvaises paroles ».
Les médias communiquent souvent des informations à caractère destructeur et cynique. Un
jour, les gens sont mis sous les projecteurs, et peu de temps après, on les renverse. Les
politiciens, les sportifs, les footballers français doivent ainsi porter le fardeau de leurs
erreurs. Notre monde est rempli de paroles dures qui blessent les personnes et leur portent
atteinte.


Par conséquent, si nous voulons être la bouche de Jésus aujourd’hui, nous devons d’abord
adopter un langage qui nourrisse et respecte les gens, et particulièrement ceux que les
autres traitent comme des moins que rien, qui se sentent marginalisés et méprisés, car ce
sont eux les amis de Dieu.
Mais qu’en est-il de mes doutes et de mes questions ? Peut-être ai-je l’impression de ne pas
savoir grand chose sur ma propre foi ; peut-être je me demande si je crois à tout ça
finalement’? Comment puis-je aller prêcher l’évangile, tout en ayant des incertitudes ? Doisje
refouler mes doutes ?


Lorsque Jésus a envoyé ses disciples l’annoncer jusqu’aux extrémités de la terre, à la fin de
l’évangile selon saint Matthieu, il est écrit que « certains eurent des doutes ». J’aime bien ce
passage. Ils étaient là, sur la montagne, face au Seigneur Ressuscité, et certains doutaient
encore. Mais Jésus les a envoyés malgré tout ! Dans l’évangile de Jean, la première personne
qui prêche, c’est la femme rencontrée près du puits. C’est une femme qui a mauvaise
réputation. Elle a déjà vécu avec cinq hommes. On la considérait sans doute comme une
prostituée. Et elle était habitée par quantités de doutes et de questions à propos de cet
homme étrange qu’était Jésus. Mais c’est elle, la première prédicatrice. Et la première
personne qui confesse la divinité de Jésus, c’est Thomas, celui qui a douté. Il refuse de croire
en la résurrection. Il veut des preuves. Il veut mettre ses mains dans le côté de Jésus. Mais
cet homme qui doute et qui pose des questions est le premier à dire à Jésus : « Mon
Seigneur et mon Dieu ».


Ainsi, au moment de parler de leur foi, certains d’entre nous ont des incertitudes, des
interrogations, des questions non résolues. Et c’est très bien ainsi ! Car alors, les gens se
rendront compte qu’être catholiques ne signifie pas avoir toutes les réponses. Le Cardinal
Kasper, du Vatican, disait que l’Église aurait bien plus d’autorité s’il lui arrivait de dire plus
souvent : « Je ne sais pas ».
 
Le plus grand maître du christianisme a été le dominicain, saint Thomas d’Aquin. Bien
entendu, je suis parfaitement impartial ! Il aimait beaucoup le passage qui dit : « N’appelez
personne Maître, car vous n’avez qu’un seul Maître qui est aux cieux. » Quand j’étais Maître
de l’Ordre, j’ai remarqué que les frères semblaient aimer particulièrement ce texte. Il
apparaissait avec une fréquence étonnante dans les lectures. Nul d’entre nous n’est maître.
Nous accompagnons les gens tout en cheminant nous-mêmes, en partageant leurs questions
et leurs perplexités. Nous marchons les uns avec les autres, en réfléchissant ensemble. Nous
ne devons pas craindre de raisonner tout en cherchant. Nous croyons que notre raison est
un don de Dieu et qu’elle nous mènera à Dieu en temps voulu.


Je me souviens de l’un de mes frères, Herbert McCabe. On raconte que lorsqu’il avait six ans,
sa mère l’avait réprimandé pour une mauvaise action. Elle lui a dit : « Tu as été très vilain.
C’est si mal que c’est peut-être même un péché mortel ». Et il paraît que le petit Herbert
aurait répondu : « Maman, c’est impossible. Je ne peux pas commettre de péché mortel
avant d’avoir atteint l’âge de raison. Or d’après l’Église, on n’a pas encore cet âge à six ans.
Ton raisonnement est donc erroné. »
Mais permettez-moi un bon mot à propos de la doctrine. Il y a dans notre société une sorte
de grand préjugé doctrinaire contre la doctrine. Les doctrines empêcheraient la réflexion :
les enfants accepteraient les doctrines ; les adultes, eux, penseraient par eux-mêmes. Les
doctrines sont supposées rendre les gens intolérants aux autres croyances. Ce seraient les
conflits doctrinaux qui conduiraient des gens religieux à s’entretuer en Israël, en Iraq et au
Pakistan. Beaucoup de gens disent : « Laissons de côté le dogme et avançons vers quelque
chose de beau et de chaleureux comme la spiritualité ! »


La vraie doctrine n’enferme jamais l’esprit. Elle fait amène toujours plus près du mystère. La
vraie doctrine est une aventure sans fin dans le mystère de Dieu. G. K. Chesterton parlait de
l’aventure de l’orthodoxie. Nous sommes baptisés dans le mystère de la Trinité : Père, Fils et
Saint-Esprit. C’est un mystère, mais c’est le mystère qui explique tout. Pour nous, être
vraiment vivants, c’est partager la vie de la Trinité dans laquelle nous avons été baptisés.
Il y a eu cependant autrefois un vénérable dominicain irlandais, le Cardinal Michael Brown. Il
fut Maître de l’Ordre et théologien de la maison pontificale. Enfant, il avait été baptisé en
urgence par une religieuse. Il fit en sorte de la retrouver, pour pouvoir la remercier. Elle lui
dit alors : « Éminence, ce fut un grand honneur pour moi de vous baptiser au nom de Jésus,
de Marie et de Joseph.» Il s’est dit brusquement : « Si je n’ai jamais été baptisé
correctement, je ne pouvais pas être ordonné et je ne suis même pas Cardinal ! »
Les doctrines de la Trinité, de la divinité du Christ et de la Résurrection sont fascinantes.
Dans les années soixante où tout semblait se désagréger, si moi – jeune dominicain – je suis
resté, c’est notamment parce que mes frères m’ont révélé le goût, l’éclat et la splendeur de
la doctrine. L’évangélisation de l’Europe moderne dépend, me semble-t-il, de la
redécouverte de la beauté de la vraie doctrine et la libération intellectuelle qu’elle apporte.
 
Nous n‘avons pas tous vocation à enseigner la doctrine. Certains d’entre nous seront la
bouche de Jésus par d’autres moyens, peut-être même plus fondamentaux, en énonçant des
paroles qui guérissent et qui font vivre. Mais nous avons vraiment besoin de gens qui
consacrent des années à la théologie pour ces grandes doctrines restent vivantes.
Je pense que le grand défi d’aujourd’hui porte sur la manière dont nous pouvons toucher
l’imaginaire des jeunes. La logique ne suffit pas. Et cela signifie que nous devons comprendre
les films que les jeunes aiment, les chansons que vous chantez, les romans que vous lisez.. Si
nous nous passionnons pour ce qui passionne les jeunes d’aujourd’hui, alors nous pourrons
dire une parole incarnée dans votre monde. C’est pour cela que, lorsque je m’adresse à des
jeunes, en Angleterre, je pars souvent d’un film qu’ils ont dû voir.
Pendant que je m’envolais vers Sydney, l’été dernier, j’ai revu ce film magnifique, Les enfants
du silence, l’histoire d’un homme qui enseigne dans une école pour les sourds, et tombe
profondément amoureux d’une belle femme révoltée et enfermée dans le silence. À un
moment donné, elle lui dit en langue des signes : « Si tu ne peux pas me laisser être ‘je’
comme tu es toi-même un ‘je’, il m’est impossible de te laisser entrer dans mon silence pour
me connaître. » Je me disais : « Oui. Quelle intuition de l’amour ! C’est cela l’incarnation ! »
Et je me suis précipité au bout de l’allée, avec des larmes sur le visage, pour quémander un
morceau de papier à l’hôtesse, afin de pouvoir noter cela. Elle a dû se dire : « Encore un
cinglé qui a trop bu !»
Nous avons donc vu comment nous pouvions être le visage de Dieu, les oreilles de Dieu et la
bouche de Dieu. Nous en arrivons à présent au sens le plus important et le plus humain de
tous : celui du toucher.


Le toucher


Jésus touchait les gens qu’Il rencontrait. Il touchait les corps des malades. Il touchait les
lépreux. Il touchait même les morts, ce qui le rendait rituellement impur. Être touché ne lui
posait pas problème. Rappelez-vous de cette femme qui avait probablement été prostituée.
Il l’a laissée lui laver les pieds, et les sécher avec ses cheveux. L’idée que quelqu’un puisse
me sécher les pieds avec ses cheveux me semble plutôt étrange et peu attrayante. Mais
Jésus était à l’aise dans son corps et vis-à-vis du corps des autres. Pourquoi cette importance
accordée au toucher ?
Saint Thomas d’Aquin, notre grand maître, disait que c’était le plus humain de tous les sens.
Les aigles voient mieux que nous. Par rapport aux chiens, notre odorat ne vaut rien. Les
chauvesouris perçoivent des sons que nous ne pouvons entendre. Mais le toucher est
vraiment le sens propre à l’homme : quand on aime vraiment quelqu’un, notre premier désir
est de le toucher.
 
Pourquoi le toucher a-t-il une telle place dans l’amour ? Parce que quand on s’aime, le
toucher est toujours réciproque. Quand on touche quelqu’un que l’on aime, il vous touche
aussi. On peut voir ou entendre sans être vu ou entendu. On peut sentir sans être soi-même
senti, du moins par les humains. Mais on ne peut toucher sans être touché. Dans
l’Incarnation, Dieu nous touche et nous touchons Dieu. C’est la consommation de notre
amour mutuel.
C’est la raison pour laquelle l’abus du toucher, ou le toucher sans amour, est si
épouvantable, parce qu’il détruit l’essence même du toucher qu‘est la réciprocité. Gandhi
refusait qu’on nomme les membres de la caste la plus basse de l’Hindouisme, les
« intouchables ». Cela signifiait, bien entendu, que les autres refusaient qu’ils les touchent.
La compassion nous donne un coeur de chair. Autrement dit, nous désirons tendre la main
pour toucher ceux que les autres rejettent.
L’an dernier, le Dalaï Lama est venu rendre visite à ma communauté de Blackfriars, pour
participer à un débat sur la contemplation dans nos diverses traditions. Paul Murray, le
dominicain irlandais, a donné une magnifique conférence, ainsi qu’une Carmélite. Et le Dalaï
Lama a répondu. Nous n’avons pas résolu nos différences, mais nous nous sommes écoutés
les uns les autres avec des oreilles avec bienveillance. Mais ce ne sont pas les paroles du
Dalaï-Lama qui nous ont fait dépasser nos divisions, mais ses actes. Une amie de la
communauté était là, en fauteuil roulant. Elle s’est trouvée paralysée à la suite d’une terrible
attaque. Et lorsque le Dalaï Lama est entré, il s’est arrêté auprès de son fauteuil, et a posé sa
joue sur la sienne en silence. Il a passé plus de temps avec elle qu’avec n’importe qui
d’autre. C’était l’incarnation de la compassion.
Quand j’ai commencé à m’engager un peu dans le travail auprès des malades du Sida, dans
les années 80, j’ai découvert l’importance du toucher. Ma communauté a organisé une
conférence sur l’Église et le Sida, et l’ampleur de la réponse a dépassé nos attentes. Des
médecins, des infirmières, des aumôniers, des personnes atteintes du Sida et certains de
leurs amis, tout le monde voulait venir. On en était aux tout débuts. La plupart d’entre nous
n’avions jamais rencontré de personnes atteintes du Sida. Nous craignions la contagion.
Mais lors de la messe de clôture, un jeune homme appelé Benoît, atteint du Sida, est venu
vers moi pour le baiser de paix. Et tout en lui donnant l’accolade, je me disais : « C’est le
corps du Christ qui a besoin qu’on l’étreigne aujourd’hui ». En Christ, Dieu est venu et nous a
touchés. Dieu nous touche aujourd’hui même. Il nous faut partager ce toucher.
Notre société a une telle crainte des risques, et on a tellement peur des abus sexuels qu’on
s’est mis à avoir peur du toucher. Les craintes sont certainement justifiées. Beaucoup de
touchers abusifs et destructeurs ont fait énormément de mal aux gens. Mais nous devons
guérir en retrouvant la capacité d’être le Corps du Christ de cette manière, la plus humaine
et la plus chrétienne à la fois. Nous nous priverions profondément les uns les autres, et
risquerions d’aller à l’encontre de l’Incarnation si nous gardions sans cesse nos distances,
alors que Dieu s’est fait proche. Et n’est-ce pas là un défi pour nous chrétiens ? Comment
pouvons-nous incarner la manière dont le Christ étreint l’autre ?
 
Mon espérance, c’est donc que vous incarniez le Christ aujourd’hui. Vous êtes appelés à être
son visage, ses oreilles, sa bouche, son toucher. Cela implique du courage. D’une part, le
courage de vous laisser regarder par les autres, de les laisser vous sourire, à vous tel que
vous êtes. Ensuite le courage d’écouter, particulièrement les gens avec lesquels vous êtes en
désaccord, avec la certitude que si vous leur ouvrez vos esprits et vos coeurs, le Seigneur
vous donnera une parole pour eux. Il y a encore le courage de dire la Parole de Dieu. Cela
requiert surtout de résister au cynisme de notre société, qui est suspicieuse à l’égard de
tout, et surtout de l’Église. Et enfin, nous avons relevé le courage de tendre la main pour
toucher les autres avec la compassion du Christ et être touché par eux.
Bon courage !


(Traduction de l’anglais : Marie-Cécile Dassonneville, Conférence des Évêques de France,
en collaboration avec Paul