Le dernier livre du pape Benoît XVI fait l'événement. Est-il révolutionnaire?

Journal La Croix du 22 novembre 2010 d'Isabelle de Gaulmyn

Benoît XVI se livre sans détour

« La Croix » publie en exclusivité les « bonnes feuilles » de « Lumière du monde ». Le livre-entretien de Benoît XVI avec Peter Seewald devrait être présenté demain à la presse, dans ses versions italienne et allemande avant sa parution en France, le 3 décembre, aux Éditions Bayard. L’ouvrage a été écrit à partir d’entretiens, en allemand, entre le pape et le journaliste, du 26 au 31 juillet, à Castel Gandolfo

 

Il faut prendre le chemin de Castel Gandolfo, la résidence de vacances de Benoît XVI. S’asseoir dans un bon fauteuil, en face du pape, avec, dans la cheminée, le feu qui crépite. Et écouter. C’est ce à quoi nous convie ce livre d’entretien et, à vrai dire, il y parvient totalement.

Le ton est libre, simple, léger parfois, lorsque Benoît XVI avoue ne pas utiliser le vélo d’appartement prescrit par son médecin, ou apprécier les films de Don Camillo. Mais au fil de la « soirée », la conversation se fait plus profonde, embrassant les enjeux du monde, de l’Église, ou les grandes interrogations spirituelles.


Voilà un livre qui devrait une bonne fois pour toutes faire taire ceux qui font de Benoît XVI un homme fermé, arc-bouté sur le passé. Celui qui, depuis 2005, est sur le siège de Pierre se montre ici dans une étonnante humilité, avec cette capacité, que sans doute jamais pape n’avait eue avant lui, d’autocritique intellectuelle.


Son regard sur le monde est plein d’espérance, au fait de ses soubresauts, conscient de ses difficultés, de ses joies et de ses peines. Si catastrophisme il y a, c’est du côté de Peter Seewald, qui mène l’entretien, et donc certaines questions finissent par agacer par leur ton apocalyptique.


Le pape se prête donc de bonne grâce au jeu des questions pour relire l’ensemble des cinq premières années de son pontificat. Pas de révélation, mais le sentiment que Benoît XVI a bien senti les incompréhensions. Sur l’épisode Ratisbonne, cet aveu: « J’avais conçu et tenu ce discours comme un texte strictement académique, sans être conscient que la lecture que l’on fait d’un discours pontifical n’est pas académique mais politique », puis le constat d’une relance du dialogue islamo-chrétien.


Sur l’affaire Williamson, ce sentiment de ne pas avoir été compris : « Leur excommunication n’avait rien à voir avec Vatican II ; elle avait été prononcée en raison d’une transgression au principe de la primauté. Ils venaient de proclamer dans une lettre leur approbation à ce principe ; la conséquence juridique était donc parfaitement claire. »


Mais, souligne-t-il ensuite, « nous avons hélas accompli un mauvais travail d’information du public ». Et surtout, est arrivée « la catastrophe Williamson » : « Nous avons commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »


Sur le sida, et cette fameuse phrase sur le préservatif en Afrique, il ne regrette rien. D’une part, l’Église fait beaucoup, sur le terrain, pour lutter contre le sida, et ensuite qu’« on ne peut pas résoudre le problème en distribuant des préservatifs ».


À cette occasion, il ouvre cependant une porte, en envisageant que l’utilisation du préservatif dans l’intention de réduire le risque de contamination « puisse cependant constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine ».

Propos qui a suscité un déluge de commentaires, conduisant hier le porte-parole du Saint-Siège à publier une note pour souligner qu’il ne s’agit pas d’un « tournant révolutionnaire ». 


Enfin, la crise de la pédophilie, qu’il compare à une explosion volcanique dont la cendre aurait recouvert l’Église et ses prêtres. Les mots sont forts, à la mesure de son bouleversement : « Cette affaire m’a pris au dépourvu » , avoue-t-il, car, s’il avait déjà eu connaissance de certains cas, comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, « dans cet ordre de grandeur, ce fut malgré tout un choc inouï » . Pas de « complot » monté contre l’Église : « C’est seulement parce que le mal était dans l’Église que d’autres ont pu s’en servir contre elle. »


Sur son pontificat, Benoît XVI rappelle les grands axes : œcuménisme, et notamment rapprochement avec l’orthodoxie, une rencontre entre Rome et Moscou étant de l’ordre du « possible ». Relations avec les autres religions, et en priorité les juifs, qu’il préfère appeler, dit-il, « nos pères dans la foi » que « frères aînés ». À ce propos, il faudrait compter combien de fois Benoît XVI fait référence, de manière explicite, au concile Vatican II, dans la lignée duquel il se situe pleinement.


Le pape n’estime pas nécessaire de lancer un nouveau concile, mais bien plus d’appliquer le dernier. Au fond, le chapitre consacré aux réformes demandées, comme l’ordination d’hommes mariés, le problème des divorcés remariés, ou du discours de l’Église sur la contraception, montre bien que Benoît XVI ne croit pas à une possibilité de changer l’Église par le haut, par des transformations d’organisations, ou une forme d’ « activisme ».

 

On peut le lui reprocher. Mais c’est une position constante chez lui, et depuis de nombreuses années : la vraie réforme viendra de la Communion, d’un retour à ce qui est essentiel dans le christianisme, au moyen d’une profonde conversion. Sa conviction: il faut «rendre visible le centre du christianisme et en même temps la simplicité d’être chrétien ».


Benoît XVI est hanté par l’urgente nécessité de reposer la question de Dieu, dans un monde sécularisé.


« Nous nous dirigeons vers un christianisme de choix » : c’est de lui que dépend aujourd’hui, dit-il encore, « la force générale de l’empreinte chrétienne ».


Si Jean-Paul II, observe-t-il, dans une situation critique précise, marqué par le marxisme, s’est attaché à «ouvrir une percée à la foi, la montrer comme le centre et le chemin » , lui se donne pour mission de « maintenir en vie la parole de Dieu comme parole décisive, et en même temps de donner au christianisme cette simplicité et cette profondeur sans lesquelles il ne peut agir ». C’est le grand défi de ce qu’il appelle la «nouvelle Évangélisation », avec ces deux piliers qu’il ne cesse de rappeler, le lien entre foi et raison, et la centralité du Christ comme unique voie de salut.


D’un bout à l’autre du livre, on est frappé par la cohérence d’une pensée persuadée que le monde ne peut s’en sortir sans la rencontre avec Dieu, avec l’Autre : « Tant de problèmes doivent être résolus, mais aucun ne le sera si Dieu n’est pas au cœur et ne redevient pas visible dans le monde. »


Au début, non sans humour, Benoît XVI s’autodésigne comme un « petit pape » , à côté du « géant » Karol Wojtyla… «Petit» pape? L’histoire le dira. Mais pape, en tous les cas, capable de porter son regard au-delà des murs du Vatican pour remettre l’Église dans la perspective plus vaste de l’histoire de l’humanité et de son salut en ce début de troisième millénaire.

 

Le pape n’élude aucun sujet difficile


Sur le discours de Ratisbonne, le pape met à profit ses entretiens avec Peter Seewald pour expliciter ses positions


Démission de pape

• C’est un droit, dit Benoît XVI, et même un devoir de se retirer si le pape reconnaît que « physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère ».


Pédophilie

• Benoît XVI rappelle les directives du Vatican, visant à mettre en place la collaboration juridique avec les autorités nationales. Il admet que, notamment pour les séminaires américains, il y a eu apparemment des « négligences » dans la sélection des candidats au sacerdoce.


Légionnaires du Christ

• Le pape affirme que les premiers indices concrets sur la double – voire triple – vie du fondateur ne furent visibles qu’à partir de 2000. Soit à la fin du pontificat de JeanPaul II. Les mesures contre Marcial Maciel ont été prises par Benoît XVI en 2006. Pour le pape, l’ensemble de la communauté des Légionnaires du Christ est saine, même s’il y a des corrections à faire.


Liberté religieuse

• Benoît XVI regrette une « nouvelle intolérance » à l’encontre du christianisme, qui refuse à la foi catholique le droit de s’exprimer de manière visible. Les chrétiens, eux, sont tolérants, et Benoît XVI estime tout naturel que « les musulmans puissent chez nous aussi se rassembler dans des mosquées pour la prière ». En ce qui concerne la burqa, il ne voit « aucune raison de prononcer une interdiction générale », dans la mesure où les femmes la portent de leur plein gré.

Discours de Ratisbonne

• Le pape reconnaît qu’en citant les propos d’un empereur de la fin du Moyen Âge sur l’islam, il n’a pas été compris : il n’était pas conscient alors que l’on lirait son texte comme un discours pontifical, justement, et non académique : « On a arraché le texte à son contexte et on en a fait un objet politique qu’il n’était pas en soi. » Il se réjouit cependant que, après ce discours, des musulmans aient repris l’initiative du dialogue avec les chrétiens, « où nous nous rapprochons les uns des autres, où nous apprenons à mieux nous comprendre » . Avec la difficulté que les musulmans ne poussent pas la tolérance jusqu’à autoriser le changement de religion.


Pie XII

• Le pape s’explique sur le fait d’avoir signé la reconnaissance des vertus héroïques de Pie XII, qui ouvre la voie à sa béatification. Il note d’abord que cette reconnaissance n’est pas une évaluation de son œuvre politique et historique. Que lui-même a pour cela attendu que l’on étudie bien les archives. Benoît XVI observe ensuite que Pie XII, en donnant abri à des milliers de juifs dans les couvents et monastères, en invoquant l’extraterritorialité, a sauvé beaucoup de vies qu’une protestation plus forte aurait condamnées. Benoît XVI demande donc que l’on ne juge pas les conceptions de Pie XII sur les juifs à l’aune de Vatican II et de nos conceptions à nous. Ce qui compte, c’est ce qu’il a fait et tenté de faire : « Sur ce point, je crois qu’il faut réellement reconnaître qu’il a été l’un des grands Justes et qu’il a sauvé plus de juifs que quiconque. »

 

Extraits de « Lumière du monde »

«Un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement»

C’est un fait : partout où un quelqu’un veut avoir des préservatifs, il en a à sa disposition. Mais cela seul ne résout pas la question. Il faut plus que cela. Depuis peu s’est développé, y compris dans les milieux laïques, ce que l’on appelle la théorie ABC, pour Abstinence, Be faithful, Condom (Abstinence, fidélité, préservatif), où le préservatif n’est conçu que comme un pis-aller si les deux autres éléments ne fonctionnent pas. Cela signifie que la seule fixation sur le préservatif représente une banalisation de la sexualité. Or cette banalisation est justement à l’origine d’un phénomène dangereux : tant de personnes ne trouvent plus dans la sexualité l’expression de leur amour, mais uniquement une sorte de drogue qu’ils s’administrent eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle le combat contre la banalisation de la sexualité est aussi une partie de la lutte menée pour que la sexualité soit vue sous un jour positif, et pour qu’elle puisse exercer son effet bénéfique dans tout ce qui constitue notre humanité. Il peut y avoir des cas particuliers, par exemple lorsqu’un prostitué utilise un préservatif, dans la mesure où cela peut être un premier pas vers une moralisation, un premier élément de responsabilité permettant de développer à nouveau une conscience du fait que tout n’est pas permis et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut. Mais ce n’est pas la véritable manière de répondre au mal que constitue l’infection par le virus VIH. La bonne réponse réside forcément dans l’humanisation de la sexualité.  

 

Cela signifie que l’Église catholique, sur le principe, n’est pas du tout opposée à l’utilisation des préservatifs ?


Elle ne la considère naturellement pas comme une solution véritable et morale. Dans l’un ou l’autre cas, dans l’intention de réduire le risque de contamination, l’utilisation d’un préservatif peut cependant constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine.

 

«Le pape, simple mendiant devant Dieu»

Votre foi a-t-elle changé depuis qu’en tant que pasteur suprême vous êtes responsable du troupeau du Christ ? On a parfois l’impression que la foi est devenue plus mystérieuse, plus mystique.


Je ne suis pas un mystique. Mais il est exact qu’en tant que pape, on a encore beaucoup plus d’occasions de prier et de s’en remettre entièrement à Dieu. Car je vois bien que presque tout ce que je dois faire, je ne suis personnellement pas capable de le faire. Ne serait-ce que pour cette raison, je suis pour ainsi dire forcé de me mettre dans les mains du Seigneur et de Lui dire : « Fais-le, si Tu le veux ! » En ce sens, la prière et le contact avec Dieu sont encore plus nécessaires maintenant, et aussi plus naturels, et vont de soi bien plus qu’auparavant.


Pour parler en profane : existe-t-il une « meilleure liaison » avec le ciel, ou quelque chose comme une grâce d’état ?

Oui, on le sent parfois. Au sens de : j’ai pu faire quelque chose qui ne venait pas du tout de moi. Maintenant je m’en remets au Seigneur et je constate : Oui, il y a là une aide, quelque chose se fait qui ne vient pas de moimême. En ce sens, on fait totalement l’expérience de la grâce d’état. (…)

 

Et comment prie le pape Benoît ?

En ce qui concerne le pape, il est aussi un simple mendiant devant Dieu, plus encore que tous les autres hommes. Naturellement je prie toujours en premier notre Seigneur, avec lequel je me sens lié pour ainsi dire par une vieille connaissance. Mais j’invoque aussi les saints. Je suis lié d’amitié avec Augustin, avec Bonaventure, avec Thomas d’Aquin. On dit aussi à de tels saints : « Aidezmoi ! » Et la Mère de Dieu est toujours de toute façon un grand point de référence. En ce sens, je pénètre dans la communauté des saints. Avec eux, renforcé par eux, je parle ensuite avec le Bon Dieu, en mendiant d’abord mais aussi en remerciant – ou tout simplement rempli de joie.

 

«Staline avait raison de dire que le pape n’a pas de divisions»

Vous êtes maintenant le pape le plus puissant de tous les temps. Jamais auparavant l’Église catholique n’a eu autant de fidèles, jamais encore elle n’a connu une telle extension, littéralement jusqu’aux extrémités du monde.

Bien sûr, ces statistiques sont importantes. Elles indiquent à quel point l’Église s’est propagée, elles montrent la taille de cette communauté qui englobe races et peuples, continents, cultures, hommes de toute sorte. Mais le pouvoir du pape n’est pas fondé sur les chiffres.


Pourquoi pas ?

La communion avec le pape est d’un autre ordre, tout comme, bien entendu, et naturellement, l’appartenance à l’Église. Parmi ce 1,2 milliard, beaucoup n’en font pas intimement partie. Saint Augustin l’a déjà dit en son temps : il en est beaucoup dehors qui semblent être dedans, et il y en a beaucoup dedans qui semblent être dehors. En matière de foi, d’appartenance à l’Église catholique, intérieur et extérieur sont mystérieusement entrelacés. En cela Staline, déjà, avait raison de dire que le pape n’a pas de divisions et qu’il ne commande rien. Il n’est pas non plus à la tête d’une grande entreprise où tous les fidèles de l’Église seraient pour ainsi dire ses employés ou ses sujets. D’un côté, le pape est un être tout à fait impuissant. D’un autre côté, il a une grande responsabilité. Il est, dans une certaine mesure, celui qui conduit, le représentant de la foi, il a en même temps la responsabilité de faire que l’on croie en la foi qui unit les hommes, qu’elle demeure vivante et qu’elle reste intacte dans son identité. Mais seul le Seigneur Lui-même a le pouvoir de maintenir les hommes dans la foi.

 

«On est vraiment triste de constater la misère de l’Eglise»

Quand on replonge une fois encore en tant qu’auteur, avec un esprit totalement neuf, dans cette histoire, n’est-on pas forcément un peu assombri de constater à quel point l’Église n’a cessé de s’éloigner du chemin que lui a indiqué le fils de Dieu ?


Oui, nous venons de le vivre en ce temps de scandales : on est vraiment triste de constater la misère de l’Église et à quel point certains de ses membres ont échoué dans la succession de Jésus-Christ. Il est nécessaire que nous fassions cette expérience, pour notre humiliation, pour notre véritable humilité. L’autre point, c’est que malgré tout, Il ne l’abandonne pas. Qu’en dépit de la faiblesse des hommes, car c’est en eux qu’elle se manifeste, Il tient bon, Il éveille les saints en eux et Il est là à travers eux. Je crois que ces deux sentiments vont de pair : la consternation face à la misère, la présence du péché dans l’Église, et la forte émotion que procure le fait de constater qu’il n’abandonne pas cet outil, mais qu’il agit avec lui ; qu’il se montre constamment de nouveau à travers l’Église et en elle.


(…) Dans cette société tellement abîmée sur de nombreux plans et dont nous avons beaucoup parlé au cours de cet entretien, l’urgente mission de l’Église n’est-elle pas aussi et justement de faire tout spécialement comprendre en quoi l’Évangile offre le salut ? (…)


Oui, c’est un point décisif. L’Église n’impose rien à personne, elle ne présente pas un quelconque système moral. Ce qui est vraiment décisif, c’est qu’Il existe. Que l’Église ouvre les portes vers Dieu et donne ainsi aux gens ce qu’ils attendent le plus, ce dont ils ont le plus besoin, et ce qui peut aussi leur apporter la plus grande aide. Elle le fait avant tout par le biais du grand miracle de l’amour, qui ne cesse de se répéter. Lorsque des gens, sans en tirer profit, sans que leur métier les oblige à le faire, motivés par le Christ, prêtent secours et assistance à d’autres. Ce caractère thérapeutique du christianisme, pour reprendre les termes d’Eugen Biser, celui qui guérit et qui offre, devrait effectivement apparaître beaucoup plus distinctement.

 

«Remettre avant tout en lumière la priorité de Dieu»

Jean XXIII s’est référé au changement survenu après les deux guerres mondiales pour voir dans les « signes des temps » (il le dit dans sa bulle Humanae salutis du 25 décembre 1961, pour la convocation de Vatican II) la nécessité d’un concile, même s’il était alors un vieil homme malade. Benoît XVI fera-t-il la même chose ?


Jean X XIII a fait un grand geste non renouvelable en confiant à un concile universel la tâche de comprendre à nouveau aujourd’hui la parole de la foi. Avant toute chose, le concile s’est chargé et acquitté de la grande tâche de redéfinir aussi bien la destination que la relation de l’Église avec l’ère moderne, et la relation de la foi avec ce temps et ses valeurs. Mais transposer ce qui est dit dans l’existence et rester en même temps dans la continuité intérieure de la foi, c’est un processus bien plus difficile que le Concile lui-même. D’autant plus que le Concile a été connu par le monde à travers l’interprétation des médias et moins par ses propres textes que presque personne ne lit.

Je crois que notre grande tâche est maintenant, une fois quelques questions fondamentales éclaircies, de remettre avant tout en lumière la priorité de Dieu.

Aujourd’hui, l’important est que l’on voie de nouveau que Dieu existe, qu’Il nous concerne et qu’Il nous répond. Et qu’inversement, s’Il manque, aussi intelligent que soit tout le reste, l’homme perd alors sa dignité et son humanité particulière, et qu’ainsi l’essentiel s’effondre. C’est pourquoi, je crois, poser la priorité de la question de Dieu doit être aujourd’hui le point sur lequel nous devons faire peser tout notre effort.


(…) Karol Wojtyla avait pour mission de faire franchir le seuil du IIIe millénaire à l’Église catholique. Quelle est la mission de Joseph Ratzinger ?

Je dirais que l’on ne devrait pas autant démembrer l’Histoire. Nous œuvrons à un tissu commun. Karol Wojtyla a été en quelque sorte offert par Dieu à l’Église dans une situation critique très précise : d’un côté, la génération marxiste, la génération de 68, mettait en question l’Occident tout entier, et de l’autre, le socialisme réel, qui s’effondrait. Dans cet affrontement, ouvrir une percée à la foi et la montrer comme le centre et le chemin, c’était un instant historique d’une nature singulière. Il n’est pas obligatoire que chaque pontificat ait une toute nouvelle mission à remplir. Il s’agit à présent de continuer et de saisir la dramaturgie de l’époque, de maintenir en vie la parole de Dieu comme parole décisive – et en même temps de donner au christianisme cette simplicité et cette profondeur sans lesquelles il ne peut pas agir. »